La dichotomie du Bookstagram : la chronique littéraire
- Lena Thell
- il y a 5 jours
- 4 min de lecture
Bookstagram est devenu un formidable espace de découverte littéraire. On y trouve des recommandations, des extraits, des citations, des mises en scène de livres, des vidéos, des discussions et, évidemment, des chroniques.
Pourtant, il existe un paradoxe qui m'interpelle depuis longtemps.
La chronique littéraire est probablement l'un des contenus les moins performants sur les réseaux sociaux alors qu'elle devrait, en théorie, être l'un des plus importants.
Après tout, si l'objectif premier de Bookstagram est de permettre aux lecteurs de découvrir de nouvelles histoires, quoi de plus utile qu'un lecteur qui vient raconter son expérience de lecture ?
Et pourtant, ce sont rarement les chroniques qui récoltent le plus de likes, de commentaires ou de partages.
Pourquoi ?
La chronique contre l'algorithme
Les réseaux sociaux récompensent l'immédiateté.
Une belle photographie attire l'œil en quelques secondes. Une vidéo peut être regardée sans même avoir besoin de lire. Une citation peut provoquer une réaction instantanée.
Une chronique, elle, demande un effort.
Il faut lire le texte. Comprendre l'argumentation. S'intéresser au ressenti du chroniqueur. Parfois même aller jusqu'au bout de plusieurs paragraphes.
Elle ne se consomme pas aussi facilement.
Et pourtant, c'est précisément ce qui fait sa valeur.
Parce qu'une chronique ne devrait pas être simplement un contenu supplémentaire dans un fil Instagram.
Elle devrait être une recommandation argumentée.
Une chronique est censée être sincère
La fonction première d'une chronique est finalement assez simple : donner son opinion sur un livre.
Cela signifie qu'une chronique peut être enthousiaste.
Elle peut être passionnée.
Elle peut être mitigée.
Elle peut même être négative.
Et c'est précisément là que les choses deviennent intéressantes.
Parce qu'à partir du moment où une chronique doit impérativement être positive, elle perd une partie de son intérêt.
Si chaque livre est une « pépite », chaque romance un « énorme coup de cœur », chaque lecture une « incroyable découverte » et chaque auteur un « génie »…
comment le lecteur peut-il encore faire la différence ?
Si tout est exceptionnel, plus rien ne l'est vraiment.
L'hypocrisie de Bookstagram ?
Le mot est volontairement provocateur.
Parce qu'il serait injuste de considérer que tous les chroniqueurs mentent.
Les raisons qui peuvent pousser quelqu'un à adoucir son avis sont nombreuses.
Il peut s'agir d'un service presse. D'un partenariat. D'une relation amicale avec l'auteur. De la peur de blesser un auteur indépendant. De la volonté de rester bienveillant. Ou simplement de la crainte de provoquer une polémique.
Et je comprends parfaitement la volonté de ne pas être gratuitement méchant.
Mais sincérité et méchanceté ne sont pas synonymes.
Dire qu'un livre ne nous a pas convaincu n'est pas attaquer son auteur.
Expliquer qu'un personnage nous a agacé n'est pas dire que l'auteur est mauvais.
Dire qu'une intrigue nous a semblé trop lente n'est pas condamner le roman dans son ensemble.
Une chronique peut être critique tout en restant respectueuse.
Et surtout, elle peut être honnête.
Une mauvaise chronique peut être une excellente recommandation
C'est probablement l'un des aspects que l'on oublie le plus.
Une chronique négative n'est pas nécessairement inutile.
Imaginons qu'un lecteur écrive :
«« Je n'ai pas réussi à entrer dans cette histoire parce que le rythme est très lent et que l'intrigue met beaucoup de temps à se mettre en place. »»
Pour certains lecteurs, ce sera rédhibitoire.
Pour d'autres, ce sera exactement ce qu'ils recherchent.
Une personne qui adore les intrigues lentes pourrait lire cette même critique et se dire :
« C'est probablement pour moi. »
C'est pourquoi une chronique ne devrait peut-être pas chercher à répondre uniquement à la question :
« Ce livre est-il bon ? »
La question la plus intéressante est plutôt :
« Est-ce que ce livre pourrait être bon pour moi ? »
Et pour permettre au lecteur de répondre, il faut lui donner autre chose qu'une note sur cinq.
Il faut lui donner une expérience.
Parler d'un livre ou parler à son audience ?
C'est là que se trouve, à mon sens, la véritable dichotomie.
Il existe une différence entre parler d'un livre parce qu'on souhaite générer de l'engagement et parler d'un livre parce qu'il nous a réellement fait ressentir quelque chose.
Le premier peut être parfaitement maîtrisé.
Le deuxième est beaucoup plus difficile à fabriquer.
Parler d'un livre pour des likes, des partages, des vues : ça se voit.
On sent parfois lorsque l'enthousiasme est devenu une mécanique.
À l'inverse :
parler d'un livre qui nous a bouleversé, ému ou transporté : ça se ressent.
Ce n'est pas forcément mieux écrit.
Ce n'est pas forcément plus long.
Ce n'est pas forcément accompagné de la plus belle photographie.
Mais il y a quelque chose de différent.
Une émotion réelle.
Une trace laissée par une histoire.
Un personnage auquel on continue de penser après avoir refermé le livre.
Une scène qui revient plusieurs jours plus tard.
Une phrase que l'on n'arrive pas à oublier.
Et c'est précisément cela qu'un lecteur cherche lorsqu'il demande une recommandation.
Pas uniquement à savoir si le livre obtient quatre ou cinq étoiles.
Il cherche à savoir ce qu'il pourrait ressentir en le lisant.
La chronique comme passerelle
Une bonne chronique ne devrait donc pas avoir pour seule ambition de dire :
« Lisez ce livre. »
Elle devrait plutôt expliquer :
« Voilà ce que ce livre m'a fait. Voilà pourquoi. Et voilà pourquoi il pourrait vous faire ressentir quelque chose à votre tour. »
C'est une nuance importante.
Parce qu'un livre n'est pas universellement bon ou mauvais.
Il rencontre un lecteur à un moment précis de sa vie, avec ses goûts, ses attentes, son vécu, ses sensibilités.
Un roman qui laissera une personne complètement indifférente pourra bouleverser quelqu'un d'autre.
Et c'est justement pour cette raison que les avis divergents sont précieux.
Alors, pourquoi chronique-t-on ?
Pour faire plaisir à l'auteur ?
Pour obtenir des likes ?
Pour remplir son calendrier de publication ?
Pour participer à un partenariat ?
Ou pour permettre à d'autres lecteurs de découvrir une histoire qu'ils auraient peut-être aimée ?
La réponse appartient évidemment à chacun.
Mais si l'on considère que la fonction première de Bookstagram est de permettre aux lecteurs de découvrir de bons livres, alors la chronique devrait conserver une place centrale.
Une chronique n'a pas besoin d'être positive pour être utile.
Elle a besoin d'être sincère.
Parce qu'au fond, une chronique littéraire n'est pas une publicité.
C'est une opinion.
Une expérience.
Une rencontre entre un lecteur et une histoire.
Et si nous ne pouvons plus dire ce que nous pensons réellement d'un livre…
à quoi sert encore la chronique ?



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